Raquettes (texte)

Je me mords les lèvres. J’en ai assez de cette randonnée en raquettes. Cela fait maintenant plus d’une heure que nous marchons à flanc de montagne. La pente est raide : mes chevilles se tordent pour maintenir mon corps en équilibre.  Nous n‘avons pas suivi un chemin balisé et je commence à me demander si tout cela n‘est pas un peu dangereux. C’est le vide à côté, on ne voit même pas le bout de la pente. Un pas de travers et c‘est la dégringolade.
    Ma sœur et ma mère me précèdent. Nous marchons sur de la glace. J’ai du mal à suivre. Je sens mes pieds se rétracter sous l’effet des crampes à répétition. Je m’arrête, horripilée. « C’est vraiment de la merde ces raquettes! » Cette réflexion me vaut le sourire amusé de ma mère. «  Allez courage, on arrive ». Je consens à me remettre en marche. Je fais deux pas, au troisième, je chute.

   « Mamaaaaan! » Je m’entends hurler comme jamais je ne l’ai fait. Un cri qui vient des tripes comme s’il pouvait à lui seul s’accrocher à la paroi pour me sauver du vide. Comme dans une scène au ralenti, je vois le visage de ma mère se tourner vers moi tandis que je dévale la pente à une allure folle. Je glisse si vite et mes mains tentent vainement de se raccrocher à quelque chose, mais il n’y a rien que de la glace et je réalise alors l’effroyable de la situation : personne ne peut mettre fin à ma descente effrénée. La pente se continue sur des centaines de mètres, je m’imagine les rochers, les creux, les arbres que je pourrais rencontrer; les secondes sont interminables. Quand soudain, tout s‘arrête. Un amas de terre et d’herbe vient de stopper ma course folle. Je ne respire plus : c‘est le vide autour de moi. Mes mains sont en sang, écorchées par la glace. Je tremble de tout mon corps en même temps que je n’ose bouger de peur de reprendre ma chute. Le cauchemar n’est pas terminé, je suis littéralement en équilibre au beau milieu d’un flanc de montagne, comment vais-je remonter?
   J’entends ma mère me crier qu’elle arrive, et de ne surtout pas bouger. Au son de sa voix je fonds en larmes. La peur, le soulagement, les nerfs…Elle me rejoint, pleine de sang-froid, il faut remonter mais je suis tétanisée. C’est un tour de force pour me remettre debout. Mes jambes tremblent tellement que je m’imagine déraper à chaque seconde. Nous remontons lentement au sommet où nous attend ma sœur, le visage décomposé. Je ne sais plus marcher, chaque mouvement est un déploiement d’énergie démesuré. Je mets une demi-heure à faire cent mètres. Lorsque nous retrouvons le plat du sommet, je n‘ai qu‘une certitude: les raquettes, pour jouer au tennis je veux bien, pour randonner en montagne, plus jamais.

Rédaction : décembre 2008